"La maison oubliée"

La maison oubliée, récit, éditions Dasein

Dominique ROBIN presente une série de nouvelles créations. "Blackout" : 8 nouvelles photographies réalisées à Civaux près de la centrale nucléaire, deux installations) et un livre (La maison oubliée, récit, éditions Dasein).

Blackout
Exposition de Dominique Robin à la galerie Louise-Michel (du 4 février au 30 mars)
et à la Maison des étudiants de l’université de Poitiers (du 14 janvier au 1er mars 2013)

La galerie Louise-Michel
25 rue Edith-Piaf 86000 Poitiers
du mercredi au dimanche de 14h à 18h30,
Tél : 05 49 54 86 35.
du 4 février au 30 mars

Dominique ROBIN
Editions DASEIN 

Questions de Dominique Truco à Dominique Robin...

Quand as-tu écrit La maison oubliée, texte publié pour ton exposition « Blackout » à la galerie Louise-Michel ?

J’ai écrit le texte dans le courant de l’année 2012 en prenant mon temps. C’est une écriture lente, je n’avais aucune obligation ni l’idée encore d’en faire quelque chose pour le public.

Quelle place prend-il dans ton travail ?

En tant que récit, il est une sorte de pas de côté : mes installations, mon travail photographique ne font pas de moi a priori un « raconteur ». Pourtant je suis habité par des « histoires ». Il m’en vient une de temps en temps, je m’en débarrasse en la racontant parfois avec de petits dessins ou des photographies.

Cela dit, la création de ces « récits » ne se réduit pas du tout à un pas de côté, ils ont même en fait une place assez importante sur le terrain de la construction de ma relation à l’image. Je dirais que ces récits sont créés pour développer une forme de rêverie autour de thèmes plastiques qui structurent mon rapport à la création. Il s’agit de construire un espace mental qui soit – c’est important – à l’échelle du corps : le plus souvent une maison, un jardin. Je parcours ensuite cet espace en imagination par l’intermédiaire d’une forme de récit. C’est une sorte de rêve éveillé : une histoire se raconte, elle décrit au bout du compte une image mentale qui est un objet ou un corps dans un espace familier.

Cette rêverie réapparait-elle ensuite sous différentes formes plastiques ?

Bien sûr il y a un va-et-vient entre espace réel (celui qui est photographié, regardé et qui nous est extérieur) / espace mental (celui qui trace une cartographie imaginaire) / espace habité par la forme plastique (l’espace qui est créé pour être perceptible par l’autre). Ces trois relations à l’espace interagissent, se contredisent, tricotent et détricotent une certaine perception du monde. Dans cette perspective, prendre les mesures de nos espaces intérieurs a un sens profond.

Comment passes-tu de l'image au récit ?

Je ne passe pas de l’un à l’autre ; l’un est l’autre et vice versa. La maison oubliée au départ c’est une seule image – celle d’une maison dans les bois – que je cherche non pas à imprimer sur du papier mais dans ma propre mémoire et donc dans celle du spectateur. En somme, le récit intervient comme un moyen mnémotechnique pour la création d’une image imaginaire. Cette proposition de départ au fur et à mesure devient imperceptible : quelque chose advient et il n’est pas certain que ce qui a motivé sa création soit le plus important pour en comprendre la phénoménologie.

Que raconte La maison oubliée ? Est-ce un livre de souvenirs ? Les notes d'un journal intime ? Une fiction ?

Au départ il y a donc un souvenir qui se résume plus ou moins à une seule image en effet : quand j’étais enfant je me disais qu’il devait exister au moins une maison oubliée quelque part, plutôt dans un bois, où je pourrais discrètement m’installer. Quand je fais marcher ma mémoire, j’ai une image très précise de cette maison, j’ai l’impression même qu’elle a existé.

Il s’agissait alors de s’amuser à créer un récit qui me permette d’entrer en effet dans cette maison-là. La rendre réelle et plausible de manière à la parcourir en imagination comme le faisaient les étudiants romains ou ceux du Moyen Âge avec leur palais invisible. C’est assez proche en effet de ce que les anciens appelaient l’ars memoria : une technique d’apprentissage qui consiste à créer un espace mental (un temple, une maison, etc.) et de placer les parties d’un discours dans cet espace (l’introduction dans le vestibule, les chapitres dans les chambres ; les phrases dans les tiroirs des commodes etc.). Avec cette technique on peut réussir à se souvenir par cœur d’un livre en entier voire même le réciter à l’envers comme parvenait à le faire un érudit romain avec l’intégrale des œuvres de Virgile. Le plus souvent les étudiants révisaient en marchant prenant la mesure avec leur corps de leur construction imaginaire.

Ce parcours imaginaire, du point de vue de l’artiste, il est intéressant parce qu’il déploie les différentes dimensions de l’espace mentionnées plus haut. Du point de vue de la tension narrative, le film intérieur commence alors : avec la maison oubliée je me donne le moyen de me promener en tant qu’adulte dans un souvenir d’enfant qui est par ailleurs le souvenir réel d’un récit imaginaire. Bien sûr on est dans une forme d’introspection. On va forcément rencontrer des corps, du désir, de la douceur familiale et des angoisses.

Je suis arrivé peu à peu à une sorte de repli de mémoire qui est ni plus ni moins que la mise en scène inattendue d’un souvenir refoulé. Se promener dans sa mémoire comme dans un jardin ouvert n’est pas sans risque. Moi qui n’apprécie que très rarement les romans actuels parce que je trouve que la psychanalyse (ou du moins ce que Deleuze appelle « le sale petit secret » des auteurs) y prend trop de place me voici en pleine mise en espace introspective.

Comment se construit chromatiquement ce livre ?

Le récit se développe sur un peu plus de 100 pages. Tout le récit est écrit en encre 100 % noire mais le fond lui varie à chaque page : chaque fond de page a 1 % de noir en plus que la suivante de manière à ce que la première page soit blanche et les dernières entièrement noires. Les quatre dernières pages du récit sont inaccessibles à la lecture.

Que caractérise la lente évolution chromatique des pages du blanc au noir ?

Mes créations s’apparentent souvent à des livres mis en espace dans lequel le spectateur est amené à circuler. On retrouve encore ici l’ars memoria. Cette fois-ci il me semblait intéressant que le principe plastique soit aussi un élément de la narration. Dans cette perspective le livre est une version de l’installation et l’installation une version du livre.

Vu sous un certain angle, le livre raconte l’histoire d’un souvenir refoulé qui reste jusqu’à la fin à l’état de « black-out ». Du fait de la lente transformation plastique des pages, on comprend que le récit ne raconte pas le souvenir en tant que tel – y aurait-on accès, serait-il intéressant ? – mais le processus de remémoration et le mécanisme de projection de l’imaginaire sur le réel. Avec La maison oubliée, on pourrait s’attendre à une issue psychologisante, on arrive à un écran noir, c'est-à-dire l’écran de projection imaginaire du spectateur sur les propres incertitudes et trous noirs de sa mémoire. Comme le palais imaginaire des étudiants de l’ars memoria – la maison oubliée est finalement l’écrin des structures communes du fonctionnement de nos mémoires individuelles et collectives.

Quelle est ta relation au livre en général ? Que t'ont appris les étudiants de Conakry sur le livre, l'ombre et la lumière ?

Évidemment faire une installation livre avec des lecteurs qui lisent en marchant, c’était parfait pour l’évolution de mon travail. D’un point de vue formel j’ai aussi cherché à trouver un dispositif qui soit à l’image de la situation des lecteurs en partant d’une réflexion sur leur relation à l’espace : entre enfermement (dans le parking grillagé de l’aéroport, à l’intérieur du pays dont il est difficile de sortir) et ouverture (lire comme espace d’ouverture au monde, la mer et la douane comme portes vers un ailleurs politique et poétique…). Le travail sur l’espace, la mémoire, a développé un vocabulaire adapté aux images et aux interviews des étudiants.

La situation de ces étudiants est extraordinairement symptomatique d’un état du monde, d’une manière presque caricaturale comme cette image de l’étudiant le long de l’affiche de publicité de Orange où il est écrit en gros « Partager votre voyage avec vos proches ». Je cherche toujours à faire en sorte que mes créations réalisées dans les pays en grande difficulté économique soient aussi un regard sur notre propre manière de voir. Le titre « Étudiants à Conakry » est plus ironique qu’il y paraît. Je l’ai emprunté au style colonial des cartes postales du début du vingtième siècle : « Marchand ambulants à Oran », « Potiers à Tombouctou », etc.

Les images de la mer aussi sont cadrées comme des cartes postales chaussant volontairement les lunettes de la culture occidentale : la mer, la lecture rêveuse, le romantisme. Dans cette perspective, les interviews interviennent comme des remis à plat. En les écoutant, ce qui est peut être le plus frappant, c’est la volonté de savoir des étudiants, la relation qu’ils entretiennent au collectif, au politique même et à leur histoire personnelle. Leur intériorité est à l’air libre, sur un rocher, sur le tarmac, au milieu du grand extérieur : cet ancrage sur le territoire, « au bord », n’est-il pas le signe le plus manifeste de leur engagement politique, de leur capacité de résistance ?

Janvier 2013